Des Bonnes manières
Des Bonnes manières : Partie 4
En quelques chapitres, ERASME prodigue ses conseils sur les attitudes décentes ou indécentes du visage et du corps, sur la propreté et la tenue des vêtements, sur les fonctions naturelles, sur la tenue à table et sur le coucher.
De ces règles de civilité de l’époque Renaissance, certaines paraissent s’adresser à des barbares, tant les mœurs ont changé; d’autres ont gardé toute leur actualité car elles traduisent des observations de tous les temps. Enfin, pour le reste, on les croirait écrites pour les adolescents du troisième millénaire.
Déroulement des repas
« Commencer un repas par boire est le fait d’ivrognes qui boivent, non parce qu’ils ont soif, mais par habitude. C’est non seulement inconvenant, mais mauvais pour la santé. »
« Avant de boire, achève de vider ta bouche et n’approche pas le verre de tes lèvres avant de les avoir essuyées avec ta serviette ou avec ton mouchoir; surtout si l’un des convives te présente son propre verre ou si tout le monde boit dans la même coupe. »
« Il y a des gens qui, à peine assis, portent la main aux plats; c’est ressemblé aux loups. »
« Il est grossier de plonger les doigts dans les sauces; que l’enfant prenne du plat, le morceau qu’il veut, soit avec son couteau, soit avec sa fourchette. Encore ne doit-on pas choisir par tout le plat comme le font les gourmets, mais prendre le morceau qui se présente. »
« Si c’est le fait d’un gourmand de fouiller par tout le plat, il est aussi peu convenable de le faire tourner pour choisir les bons morceaux. »
« Si l’on t’offre quelque morceau de gâteau ou de pâté, prends-le avec la cuillère, pose-le sur ton assiette et rends la cuillère. Si ce mets est liquide, goûte-le et rends la cuillère après l’avoir essuyée avec ta serviette. »
« Lécher ses doigts gras ou les essuyer sur ses habits est également inconvenant; il vaut mieux se servir de la nappe ou de sa serviette. »
« Prends avec trois doigts ce qui t’est offert, ou tends ton assiette pour le recevoir. »
« C’est chose peu convenable que d’offrir à un autre un morceau dont on a déjà mangé. »
« Tremper dans la sauce le pain qu’on a mordu est grossier; de même, il est malpropre de ramener du fond de la gorge des aliments à demi mâchés et les remettre sur son assiette. S’il arrive qu’on ait dans la bouche un morceau que l’on ne puisse avaler, on se tourne adroitement et on le rejette. »
« Ne jette pas sous la table les os ou tout autre reste, de peur de salir les planchers; ne les dépose pas non plus sur la nappe ou dans le plat, mais garde-les dans un coin de ton assiette. »
«On ne ronge pas les os avec ses dents, comme un chien; on les dépouille à l’aide d’un couteau»
« Après avoir coupé la viande dans son assiette par petits morceaux, on la mâche avec une boulette de pain, avant de l’avaler. Boire ou parler la bouche pleine est incivil et dangereux... »
Les menus de la Renaissance se composaient principalement de viandes, de poissons, de pâtés, de soupes et de gâteaux.
La soupe est épaisse, c’est une potée avec pain, légumes et viandes. La consommation de viande est inégale selon les classes de la société. La cour, la bourgeoisie, le clergé séculier en consomment énormément par rapport à la ration actuelle, surtout gibier et volaille. Les ruraux et les moines, très peu, les uns par pauvreté, les autres par ascèse.
Des animaux entiers ou d’énormes quartiers de viande rôtis à la broche sont apportés sur la table. L’animal est découpé sur place. C’est un honneur qui revient au maître de maison ou à l’hôte qu’il veut honorer. Le morceau de choix est levé le premier et offert à l’hôte ou partagé à la ronde.
Savoir découper la viande fait partie du code de savoir-vivre des gentilshommes jusqu’au milieu du XVIIe siècle. Des livres entiers sont consacrés à cet usage; car on ne découpe pas un sanglier comme un chevreuil, un faisan comme un poisson.
Manger avec ses doigts est encore permis, mais avec trois doigts seulement, c’est ce qui distingue la noblesse des autres classes qui utilisent la main et parfois les deux.
Du coucher
« Le tapage et le bavardage sont certainement encore plus répréhensibles au lit que partout ailleurs. Que tu te déshabilles ou que tu te lèves, sois pudique; aie soin de ne pas montrer aux autres ce que l’usage et l’instinct commandent de cacher. »
« Si tu partages un lit commun avec un camarade, ne te découvre pas, en t’agitant sans cesse et n’incommode pas ton compagnon en tirant à toi les couvertures. Avant de déposer la tête sur l’oreiller, fais le signe de la croix sur ton front et sur ta poitrine et recommande-toi au Christ par une courte prière. Fais de même le matin, aussitôt ton lever. »
« Dès que tu te seras soulagé le ventre, ne fais rien avant de t’être lavé à grande eau le visage, les mains et la bouche. »
Dans la société médiévale, il était courant que plusieurs personnes dorment dans la même chambre, le maître de maison et ses valets, la maîtresse de maison et ses servantes, et même les amis de passage, logés pour une nuit. Cela est encore plus vrai dans la campagne où toute la maisonnée dort dans la même pièce.
A l’époque, on dort nu ou avec les habits du jour. Le vêtement de nuit spécialisé, c’est-à-dire la chemise de nuit, n’apparaît qu’un peu plus tard, lorsque la société de cour intègre le coucher et le lever du roi au cérémonial de la vie sociale et fait de la chemise de nuit un objet de luxe et de prestige; donc un instrument de civilisation.
Le fait que deux personnes étrangères dorment dans le même lit ne choque pas ERASME; c’est donc un fait courant. Sa seule recommandation est de ne pas s’agiter pour ne pas gêner son compagnon. Quant à la toilette matinale, elle est succincte, mais la bouche n’est pas oubliée, même si la brosse à dents n’est pas encore inventée.
Ce code de savoir-vivre s’inscrit en transition entre la période historique des chevaliers, courtois, aux manières frustres et naïves, et l’émergence de la nouvelle noblesse de cour dont le raffinement et le maniérisme atteignent leur apogée à la cour de LOUIS XIV.
Il fallait que ce problème de comportement dans la société soit très présent pour qu’un humaniste de grande réputation comme ERASME ne néglige pas de donner son avis.
Sources
— Erasme, la civilité puérile, par Philippe ARIES, Ed. Ramsay.
— Erasme, morceaux choisis, Livre de poche.— La civilisation des mœurs, Norbert ELIAS, Ed. Agora.

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