Des Bonnes manières

Des Bonnes manières  


Des Bonnes manières : Partie 3

En quelques chapitres, ERASME prodigue ses conseils sur les attitudes décentes ou indécentes du visage et du corps, sur la propreté et la tenue des vêtements, sur les fonctions naturelles, sur la tenue à table et sur le coucher.
De ces règles de civilité de l’époque Renaissance, certaines paraissent s’adresser à des barbares, tant les mœurs ont changé; d’autres ont gardé toute leur actualité car elles traduisent des observations de tous les temps. Enfin, pour le reste, on les croirait écrites pour les adolescents du troisième millénaire.
Tousser
« Si un accès de toux te prend, tâche de ne pas tousser dans la figure des autres, garde-toi aussi de tousser plus fort qu’il n’est besoin. »
« D’autres toussent comme cela en vous parlant sans nécessité aucune, mais par manie. D’autres, non moins impolis, ne peuvent dire trois mots sans roter. »
Vomir
« Si tu as envie de vomir... en public, éloigne-toi un peu. Vomir n’est pas un crime. Ce qui est honteux, c’est de s’y prédisposer par sa gloutonnerie. »
Les transferts
« Il est indigne d’un homme bien élevé de découvrir sans besoin les parties du corps que la pudeur naturelle fait cacher. Lorsque la nécessité nous y force, il faut le faire avec une réserve décente quand même il n’y aurait aucun témoin. Il n’y a pas d’endroit où ne soient les anges... »
« Si la décence ordonne de soustraire ces parties aux regards des autres, encore moins doit-on y laisser porter la main. » « Retenir son urine est contraire à la santé; il est bienséant de la rendre à l’écart. »
« Certains recommandent aux jeunes de retenir un vent, en serrant les fesses. Eh bien, il est mal d’attraper une maladie en voulant être poli. »
« Sache qu’il est mal poli de saluer qui urine et défèque. »
Ces recommandations en disent long sur le sans-gêne avec lequel on satisfaisait à l’époque ses fonctions naturelles, mais aussi sur la liberté naïve d’en parler.
Les voyageurs qui ont visité l’Orient extrême, ont assisté chaque matin à ces tableaux, or le tact interdit de saluer quelqu’un en train de se livrer à un tel exercice. Les w.-c. Publics sont apparus à Paris en 1788.
Les différences de normes de sensibilité entre le XVIe et le XXe siècle sur la manière d’exercer et de parler des besoins naturels traduisent non seulement un raffinement de mœurs, mais surtout une individualisation et une intériorisation de l’affectivité. Plutôt souffrir que d’affronter la honte des autres qui savent et qui regardent. Nous ne vivons plus en groupes chaleureux et naïfs, mais en individus bien repliés sur eux-mêmes.
Les contenances de table
« La gaîté est de mise à table, mais non l’effronterie. Ne t’assois pas sans t’être lavé les mains; nettoie avec soin tes ongles de peur qu’il n’y reste quelque ordure et qu’on ne te surnomme « aux doigts sales ». « Aie soin de lâcher auparavant ton urine, à l’écart, et, si besoin est, de te soulager le ventre. » «Si, par hasard, tu te trouves trop serré, il est à propos de relâcher ta ceinture, ce qui serait peu convenable une fois assis. »
Se tenir à table
« Une fois assis, pose tes deux mains sur la table et non pas jointes sur ton assiette... » «Poser un coude ou les deux sur la table n’est excusable que pour un vieillard ou un malade. » « Prends garde aussi de gêner avec ton coude celui qui est assis près de toi; ou avec tes pieds celui qui te fais face. » «Se dandiner sur sa chaise et s’asseoir tantôt sur une fesse, tantôt sur l’autre, c’est se donner l’attitude de quelqu’un qui lâche un vent ou qui s’y efforce. » «Tiens-toi le corps dans un équilibre stable. »
« Si l’on te donne une serviette, place-la sur ton épaule ou sur ton bras gauche. »
« Le verre à boire se place à droite ainsi que le couteau à couper la viande, bien essuyé; le pain à gauche. »
L’assiette n’est pas citée, soit elle est sous-entendue, soit elle est remplacée par la tranche de pain coupée dans la miche sur laquelle on pose les aliments solides (viandes, pâté, poisson) et que l’on découpe bouchée par bouchée, comme le font encore de vieux paysans.
Au Moyen-Age, le couteau est l’instrument de table par excellence. Il sert autant découper qu’à porter les morceaux à la bouche. Ce ne sont pas les ustensiles qui décident du niveau des convenances de table. Nul ne ressent le besoin d’accroître leur nombre ou de personnaliser leur utilisation; mais, poussés à marquer leur rang, les hommes de cour enrichissent ces ustensiles et les décors de table.
Au XIIIe siècle, les cuillères sont en or, en cristal de roche, en corail, en serpentine, mais il n’y en a que quelques-unes sur la table, qui passent de mains en mains.
A partir du XVIe siècle, les louches rondes, qui obligeaient à ouvrir démesurément la bouche, deviennent ovales.
Les serviettes apparaissent en même temps que les mouchoirs; jusque là, c’était la nappe, même de brocart, qui servait à essuyer la bouche, les doigts graisseux ou les couverts communs. La fourchette, connue dès le XIe siècle à la cour de Venise, ne se répand en Italie qu’à la fin du Moyen Age. Au début, elle ne servait qu’à maintenir la viande pour la couper et à prendre les mets dans les plats.
C’est Catherine de Médicis qui, en 1533, en importe l’usage en France. L’usage en était encore si nouveau à la table d’HENRI III qu’on se moquait de ses courtisans pour leurs manières affectées de se tenir à table.
L’inventaire du riche trésor de CHARLES-QUINT ne comporte qu’une douzaine de fourchettes; il n’y en a qu’une seule dans celui de Charles de SAVOIE. ERASME lui-même n’en possédait que deux, une en or, l’autre en argent.




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