Souvenir d'Adèle

Grand mère Adèle

Texte de Mauricette sa petite fille

Adèle est née à 8 heures du soir au modeste domicile de ses parents, 4 rue du Pont Neuf à Gentilly, près du "château de la Reine Blanche", grosse maison bourgeoise que l'on appelait pompeusement ainsi, sans que l'on sut jamais qui avait bien pu être cette fameuse " Reine Blanche ".


Ayant perdu sa mère à l'âge de 4 ans, elle à eu une enfance très, très pauvre, car son père, ouvrier plombier est resté seul à élever ses 5 enfants, dont l'aîné avait 11 ans. Adèle n'allait pas à l'école où chaque enfant devait l'hiver apporter une bûche de bois chaque jour pour chauffer la classe. Elle racontait qu'un jour elle a voulu y aller, pour voir, et que cela ne lui ayant pas plu, elle a décidé de ne plus y retourner. De ce fait elle ne sut jamais ni lire ni écrire, mais la vie se chargea de lui apprendre à bien compter. Petite fille elle était turbulente ( casse-cou même ), un jour en jouant avec des wagonnets dans une carrière de pierres à Gentilly, elle s'était coupée la langue de moitié. Elle dût alors séjourner quelques jours à l'hôpital Cochin à Paris, pour se faire recoudre la langue de quatre ou cinq points de suture.

Elle nous disait, qu'enfant, elle faisait brouter leur chèvre dans les rues herbeuses de Gentilly. La chèvre leur donnait du lait, leur nourriture du soir avec des châtaignes qu'elle ramassait. De temps en temps, leur père prenait un lièvre au collet, il y avait beaucoup de gibier à Gentilly, et cela améliorait bien leur nourriture. Bien souvent, le père avait des dettes chez le boulanger où il n'osait plus se présenter. Voyant cela, la boulangère appelait l'un ou l'autre des gosses qui traînaient dans la rue: - "Eh ! petit rat ( diminutif de leur nom LERAT ), dis à ton père que j'efface l'ardoise, qu'il revienne prendre le pain demain".

Les enfants vivaient tous quelque peu de la charité des voisins qui prenaient en pitié cette famille pauvre. Parmi les voisins, une famille aisée et sans enfant avait proposé à leur père d'adopter la dernière, Augustine une petite de 18 mois. Le père refusa: "Vous adoptez les 5 enfants ensembles ou rien, je ne veux pas qu'une seule reçoive une éducation alors que les autres resteraient des " traîne - les - rues".

A 12 ans, elle fut placée chez un blanchisseur de Cachan pour s'occuper d'un petit garçon fragile et comme apprentie blanchisseuse. Elle est restée dans cette famille jusqu'à son mariage avec KNODERER Jules, le 13septembre 1890 à l'âge de 19 ans.

Avant son mariage, elle aimait beaucoup aller au bal où elle allait danser le dimanche. Au bal, elle a rencontré un certain Jean, qu'elle a beaucoup aimé. " Le seul vrai amour de ma vie" disait-elle. Malheureusement sur une dispute d'amoureux où un jour il lui aurait dit regretter de l'avoir respectée, fâchée, elle le quitta. Elle eut plusieurs amoureux, car assez jolie fille. A Paris dans le quartier de la Trinité où elle livrait du linge, un jeune homme ( de bonne famille ) lui écrivait. Ne sachant ni lire ni écrire, elle avait recours à un écrivain public qui lui lisait la lettre et y répondait comme il voulait pendant qu'elle montait chez ses clients dans ce coin de Paris. Mais ce n'était pas un garçon pour moi disait-elle, trop bien! Finalement et par dépit amoureux, elle épousa notre grand-père, sans amour ! A cette époque ils habitèrent 28 rue des Tournelles à Arcueil.

Huit jours après son mariage, elle retournait chez ses patrons avec son baluchon en leur disant: " Je ne peux passer ma vie avec ce garçon qui boit, qui rentre ivre, alors que j'ai peur des hommes saouls ". La patronne la raisonna et lui fit comprendre que le mariage était une chose sérieuse et définitive et que maintenant elle devaits'y résigner. Elle retourna courageusement dans son foyer et pris les choses en main. Son mari était aussi pauvre qu'elle, lui aussi orphelin. Le ménage manquait de tout. La paye de 4frs50 pour elle, de 4frs pour lui, c'était peu...Elle se chargea des finances, exigeant qu'il lui remit chaque semaine son salaire, prévenant les copains et les 2 cafetiers d'Arcueil: " Mon mari ne peut payer les tournées, il n'a pas de sous, et je vous préviens que je ne réglerai pas ses dettes".

Elle aimait la vie. A cette époque le ménage s'offrit quelques plaisirs. Elle entrepris de se mettre à son compte. Tout en travaillant toujours chez sa patronne, le soir, en prenant sur son sommeil, elle lavait, elle repassait pour quelques clients que son beau-frère Andéol lui cherchait, lui aussi après son travail. Avec Clémence, âgée de 9 ans, Andéol livrait ces clients. A 9 ans Clémence ( qui allait à l'école ) tenait les comptes et faisait les factures.

La vie s'améliorait enfin, à force de courage, de travail, lorsqu'un hiver rigoureux, son mari tomba dans la rivière Bièvre glacée. Il pris froid et tomba malade. Une pneumonie mal soignée dégénéra en tuberculose. Sept ans malade il ne retravailla plus. La pauvre grand-mère dut assurer seule les besoins du ménage où à nouveau tout manqua. Il fallait payer les soins du médecin et les remèdes. Elle racontait qu'un jour, son mari très malade émis le désir de manger du poisson . L'argent manquait totalement. La marchande refusa de lui faire crédit pour un peu de poisson. Désespérée, elle vit soudain son chat courir avec un poisson qu'il venait de voler à la marchande ! Elle courut après le chat, récupéra le poisson qu'elle put offrir à son malade - un bon souvenir pour elle. Un autre bon souvenir, dans cette période difficile fut un soir de réveillon de Noël où hélas tout manquait et où elle était bien triste. Or ce jour là, son mari revint tout joyeux de Paris, il avait trouvé une pièce d'or de 10Francs - or. Ce fut la joie. Elle fit un bon pot-au-feu en ce jour de fête. La vie continua bien péniblement jusqu'à la mort de son mari, le 31 décembre 1907. Ce fut encore un jour de réveillon bien triste pour elle et sa petite fille Clémence alors âgée de 14 ans.

Sans perdre courage et à force de privations, d'économies, leur vie s'améliora. Elle réussit à avoir une clientèle assez nombreuse et s'installa rue Etienne Dolet à Cachan, dans de vieux bâtiments. Elle acheta même des machines pour monter un vrai lavoir. Clémence tenait fort bien les comptes, faisait les notes et les factures de la clientèle et livrait avec son oncle leur travail, puis ayant de plus en plus à livrer sur Paris Adèle loua une voiture et un cheval. La vie s'améliorait enfin pour Adèle et les années passèrent. Un ami de son défunt mari,FOUILLADE Léon, la demanda en mariage. Ce monsieur était un célibataire de 40 ans. Elle accepta et se remaria en 1912.

Clémence qui avait maintenant 18 ou 19 ans. Elle était courtisée par un jeune voisin, LAZARDEUX Ernest. Adèle n'était pas d'accord et Ernest nous racontait qu'à l'époque sa future belle-mère le menaçait de le jeter dans la Bièvre. Les 2 mariages de la mère et de la fille se firent à 8 jours d'intervalle. FOUILLADE Léon aimait plaisanter. Pour son mariage il avait demandé une journée de congé à son patron et la semaine suivante, il revint lui demander encore une journée pour le mariage de "sa fille". Son patron crut à une plaisanterie bien entendu !!
 Léon allait régulièrement chanter dans les cabarets de Montmartre. Il en revenait au petit matin un peu outrés gai après avoir dépenser l'essentiel de ce qu'il avait gagné avec ses chansons. Mais quel que soit son état il ne manquait pas de rapporter pour Adèle un gâteau à la crème qu'il achetait à l'ouverture matinale de la boulangerie. Toute la famille vivait ensemble et Adèle eut le plaisir d'avoir sous son toit une première petite fille : Mauricette: je suis née en 1913.

Léon m'adorait et disputait volontiers tout le monde lorsqu'en rentrant je lui disait dans l'oreille assise sur les genoux que l'on n'avait pas été gentil avec moi ! - "Avec toute les bonnes femmes qu'il y a à la maison grondait-il on ne peut pas s'occuper comme il convient de cette petite ?" La guerre de 14 approchait, alors que la vie se stabilisait. Ce second mari fut mobilisé comme réserviste à Lyon, il prit mal, et mourut le 19 janvier 1918, après seulement 6 ans de vie commune.

Le commerce de blanchisserie marcha tant bien que mal durant les années difficiles. Elle eut pendant cette guerre 2 nouveaux petits enfants : Simone en 1915 et Henri en 1917. La vie s'écoula plus calmement pour elle après le guerre.

Son gendre et sa fille reprirent complètement la gestion de son commerce et elle décida de s'occuper de ses petits enfants à Berck-plage où l'air et l'iode étaient bons pour leur santé. Elle s'acheta une petite maison, rue des peupliers, pas trop loin de la plage et elle arrondit ses fins de mois en gardant aussi d'autres enfants qui avaient besoin de cures de santé à Berck. Elle passa là sans trop de souci quelques années. Monique née en 1926 fut envoyée dès sa naissance chez sa grand-mère à Berck. Avec Henri ils vécurent chez leur grand-mère avec d'autres enfants qu'elle gardait et allèrent à l'école à Berck.

Lorsque Monique eut 8 ans son père considéra comme anormal d'être privé de sa fille et demanda qu'elle revienne sous sa houlette. Adèle revint alors à Cachan et s'installa rue des vignes, dans la maison de nos grands-parents LAZARDEUX qu'Ernest venait de recevoir en héritage.

Toute sa vie, elle regretta de ne pas avoir appris à lire et à écrire. Jeune c'est peut-être à cause de cela qu'elle perdit un prétendant de qualité. Elle avait une grande admiration pour ceux qui savaient, que se soit la demoiselle de PTT ou ses petits enfants. Elle me demandait de l'accompagner au cinéma et elle me faisait lire tout haut les sous-titrages des premiers films muets.

Ne pouvant lire, elle avait aussi un vocabulaire quelquefois pittoresque et ses "mots" déformés nous faisaient bien souvent sourire. Mais malgré tout cela elle sut toujours " mener sa barque " avec sagesse et courage et traverser les pires moments sans jamais faillir.

Vers la fin de sa vie, Adèle souffrait gravement du diabète, mais elle refusât toujours de suivre un régime. Elle prétendait préférer vivre moins longtemps plutôt que d'avoir à se priver. Le dimanche un baba au rhum restait sa gourmandise préférée malgré les interdictions médicales.

Agée de 66 ans, elle est décédée à l'hôpital Cochin où l'on devait l'amputer d'une jambe, atteinte d'artérite. Elle mourut juste avant cette opération mutilante, et c'est bien ainsi...

Notre grand-mère restera pour nous un modèle de courage, de ténacité et d'honnêteté dans toute sa simplicité. Nous garderons pour elle un profond respect et une très grande affection.

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