Biographie de Henri Bachelin
Henri Bachelin est né le 27 mars 1879 à Lormes. Il est décédé à Paris en 1941. Après des études au séminaire de Nevers, il passa 4 ans dans l'armée, puis fut employé de banque. A partir de 1911, il ne se consacra plus qu'à l'écriture et il publia une quarantaine de livres, essentiellement des romans et des nouvelles, mais aussi des ouvrages de critique littéraire et de musicologie. Ce sont souvent des oeuvres régionalistes où il dépeint le Morvan. Il a reçu le prix Femina en 1918 pour "Le Serviteur".
Contes 1924-1928 Contes 1935-1940
Et quelques écrits
Avions et Lièvres
Dès le premier jour M. TERNOIS leur dit :
Mes amis, il va falloir prendre des mesures.
Quelles mesures donc ? demanda la mère Jojot, doyenne d’âge de Vélais, hameau de quatre feux. Avec un mètre ? Avec une chaine d’arpenteur ?
Vous, vieille, vous avez toujours le mot pour rire, quand les circonstances n’y prêtent pas. Les mesures à prendre, c’est de s’organiser contre l’ennemi, voilà tout. Il n’y a que toi de mobilisable, POULAT, mais, avec ton fascicule bleu, tu doit attendre qu’on te signifie de rejoindre. En attendant, tu seras bon pour faire le coup de feu sur place. Vous, père LAZARDEUX, vous êtes le meilleur tireur du canton. Vous n’avez raté votre lièvre .
Dame ! pour ca, Monsieur TERNOIS, dit le vieux flatté.
Toi ; POULAT, tu n’es pas mauvais non plus. Moi, au régiment, j’au eu l’épinglette deux années de suite.
Ainsi, Monsieur TERNOIS, vous croyez qu’ils vont venir juste sur nous ? On est pourtant à cent lieues de la frontière.
Allons ! père LAZARDEUX, allons ! Vous bien que nos quatre maisons et leurs dépendances sont perchées juste au somme de la montagne.
On n’en sait rien, POULAT. Toujours est-il que, s’ils venaient à voler au-dessus de nous, nous serions plus près d’eux que les gens de la plaine. Tu me diras que les lois internationales s’opposent à l’existence des francs-tireurs. Va donc voir ce que tes Teutons en ont fait, voilà vingt cinq ans ? des lois internationales ! Et puis, il va falloir organiser la défense passive, tout comme à Paris. Nous allons creuser un abri, là, sous nos quatre grand vieux sapins. Des racines grosses et solides comme des câbles de marine ! Et puis, il faudra veiller à l’allumage des lampes le soir, ca se verrait de loin.
La moisson était rentrée. Toute la population de Vélais, une douzaine de personnes, se mit à l’ouvrage. L’abri fur creusé, pas très profond-les racines des grands vieux sapins étaient là pour un fameux coup-mais vaste au point qu’on y pouvait remiser presque tout le bétail par l’entrée en pente douce. On travailla d’autant mieux que M.POULAT mis la main à la pate. Il en profitait pur entrer ici ou la. Tout en buvant vin, café ou goutte, il parlait des années lointaines ou, avant d’être sergent de ville, il avait été sergent, tout court. En cette qualité , il avait le droit et le devoir d’exprimer ses idées sur la guerre.
Deux semaines passèrent sans que l’ennemi se souciât de faire des reconnaissances au-dessus de Vélais : peut-être était-il informé qu’il y aurait affaire à forte partie. Puis, un matin, la population fut très intrigués : trois officiers d’artilleries arrivèrent en auto. M. TERNOIS les aborda en déclinant ses qualités. Comme il se tenait au garde-à-vous, un des de ces messieurs lui it, en souriant : « repos ! ». Il les entendit qui disaient : « Merveilleux », ces sapins, comme camouflage naturel. Et cet abri n’est pas à dédaigner.
C’est moi, dit M.TERNOIS, qui ai eu l’idée de le faire creuser.
Excellente initiative, monsieur.
J’ai aussi organisé la défense passive,. Nous sommes ici quatre bons tireurs. Aux régiment, j’ai eu l’épinglette deux années de suite.
Nos félicitations, mais, sans vous déprécier, je crois que, le cas échéant, nos canons porteront plus loin.
Oh ! certainement mon capitaine.
Quand ils eurent examiné les alentours, ils partirent.
Nous allons avoir de la garnison et des artilleurs, s’il vous plait, dit M. TERNOIS.
Des artilleurs à Vélais ! s’écria la doyenne d’âge en joignant les mains.
Et le père LAZARDEUX, en hochant la tète :
Il est certain que ca ne s’est pas vu depuis que le monde est monde. Avec ca, nous autres, on va être tranquilles. Ne vous en faites pas ! (Le vieux use parfois de ces expressions modernes qui font penser à des carrés de soie cousus à de la vieille étoffe). Leurs canons, probables qu’ils vont les mettent sous nos sapins. J’en sais long, moi, tout en ayant l’air d’une vieille bête : ne dites pas le contraire, monsieur TERNOIS.
Je dit, vieux, que vous êtes le meilleur tireur du canton.
Merci bien. A mon tour de ne pas dire le contraire ; mais attendez un peu. Quand nos artilleurs seront sur place, faudra bien qu’ils m’apprennent la manœuvre du canon, quand le diable y serait.
Henri BACHELIN -Contes 1935-1940 - 2 Avions et lièvres
Les mains croisés
Lui, LEVAIQUE, dans la force de l’âge, aidé par sa femme, qui fut courageuse et ne rechigna jamais à la besogne, il faisait alors on ne sait quels beaux rêves d’avenir ; certainement, l’idée de conquérir le monde en était absente, mais il se voyait, non sans complaisance, enter dans la vieillesse pour vivre honoré de ses concitoyens parce qu’il aurait conquis, du moins, de quoi subsister de ses rentes ; en tout cas, sa fille et son fils l’aideraient, puisqu’il se flattait de leur avoir fait donner une bonne instruction ; comme en témoignaient leurs deux certificats d’études encadrés de noir, accrochés au manteau de la cheminée. Pour lui, qui n’a jamais su lire ni écrire , rien ni personne ne peut résister à quelqu’un qui est nanti de ce diplôme. Mais sa femme est morte ; mais sa fille et son fils sont partis l’un après l’autre, et il reste seul, obligé de travailler, vieux, comme il faisait jeune, suppléant à la force qui s’en va par l’obstination qui demeure en lui vivace.
Du nouveau pour lui ? Il s’arrêta devant LAZARDEUX qui lui dit :
Entre donc ! A moins que les carreaux ne te brulent les sabots comme si tu entrais en enfer.
Oh ! l’enfer …dit le vieux avec un pauvre sourire. Mais qu’est ce qu’il y a donc de nouveau pour moi, LAZARDEUX ?
Celui-ci n’y alla pas par quatre chemins.
Il y a, dit-il que ton garçon en fait de belles, à Paris !
Mon garçon ? dit le vieux, stupéfait.
Si tu savais lire, je te donnerais mon journal que j’ai reçu tout à l’heure.
On parle donc de lui dans les journaux ? Ca ne m’étonne pas. Quelqu’un comme lui qui a son certificat d’études…
Allons, père LEVAIQUE. Il ne s’agit pas de certificat. Foi de LAZARDEUX , il a voulu débaucher des ouvriers qui travaillaient, et la police l’a arrêté. Il s’appelle bien François, hein ?
La police l’a arrêté ! murmure le vieux. Ca serait donc autant dire qu’il aurait commis un crime.
Ma foi, c’est probable.
Il n’avait décroisé ses mains de derrière son dos. Il se vouta soudain, comme écrasé par ce coup inattendu. Son garçon arrêté par la police de Paris, alors que lui, le père, se vantait de n’avoir jamais eu maille à pâtir avec la justice du canton.
Oui ? dit-il. C’est bien François qu’il s’appelle.
Un seul espoir lui restait : que LAZARDEUX se moquait de lui. Ce fut ce qu’il demande timidement.
Aussi vrai que je m’appelle LAZARDEUX, répondit l’autre en se frappant la poitrine, il s’agit de LEVAIQUE François, né à Sauvigny –le-Bois ( Yonne).
Me voilà déshonoré ! dit le vieux en tournant sur lui-même, déshonoré pour le restant de mes jours. LAZARDEUX , ce n’était pas la peine de m’arrêter pour m’annoncer ca.
Comme il se préparait à sortir :
Voyons ! lui dit l’autre. Tu ne vas point partir ainsi. N’importe comment, tu l’aurais su : vaut mieux plus tôt que plus tard. Assied-toi là., qu’on boive chopine, et qu’on cause un peu.
De la conversation, ce qui ressortit, ce fut que LEVAIQUE avait tort de croire que l’aubergiste se moquait de lui, car , dit LAZARDEUX, on n’a, toi et moi, que six ans de différence d’âge et tes parents et les miens se fréquentaient beaucoup ; ensuite, touchant François, que des arrestations de se genre étaient si fréquentes à Paris, que personne n’y faisait attention.
Vrai ? dit le vieux. Ca n’empêche que…
LAZARDEUX, pourtant, réussi à le convaincre et même à lui faire admettre que François devait être « un gars pas ordinaire « pour figurer aussi dans la vie publique de Paris et « dans les journaux ».
LAZARDEUX, dit-il apporte un litre. C’est ma tournée.
Lui qui se demandait parfois si son fils était encore de ce monde, il avait enfin des ses nouvelles. Puis, le vin lui montant à la tète, il se mit à voir grand. Il pensa, comme disait LAZARDEUX, que ce n’est pas le premier venu qui peut lutter contre « les puissances capitalistes » et, lorsqu’il sortit de l’auberge, ce fut, non as pour rentrer chez lui, mais pour passer devant les maisons bourgeoises en faisant des gestes de menace ; il n’avait plus les mains croisés derrière le dos.
Henri BACHELIN - Contes 1924-1928-1928-22 Les mains croisés
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