Histoire des LAZARDEUX

Histoire des premiers LAZARDEUX Parisiens

Textes de GAULLIER Michel

Souvenirs d'enfance à Cachan

J'avais 4 ans ou 5 ans peut-être et quelquefois on me confiait à mes grands-parents LAZARDEUX pour quelques jours au 54 de la rue Etienne Dolet à Cachan. C'était sans doute assez rare et pour des séjours de courtes durées, mais j'en conserve néanmoins de bons souvenirs qui sont encore très nets dans ma mémoire. Vus par mes yeux d'enfant, ils ne sont peut-être pas toujours bien fidèles à la réalité, mais tels qu'ils sont, ce sont mes souvenirs et j'y tiens !


La maison de mes grands-parents à Cachan, était intégrée aux bâtiments de la blanchisserie. Les odeurs de linge propre, d'eau de javel, et l'atmosphère très particulière d'une laverie sont restées très vivaces dans ma mémoire.La rue Etienne Dolet est encore aujourd'hui d'aspect plutôt triste. Elle était à l'époque pavée. Les maisons qui la bordaient étaient presque toutes des blanchisseries. Les façades en torchis noirci par les ans s'alignaient au ras d'un trottoir étroit, dans une uniformité attristante et la maison de mes grands-parents nedifférais guère des autres. De la rue ce n'était pas bien beau ! Mais cela est sans importance.

Mon grand-père, Ernest, n'avait qu'environ 52 ans, mais il me paraissait pourtant déjà assez âgé. Je le revois grand et droit, d'allure plutôt sévère, fumant beaucoup de cigarettes qu'il roulait lui-même dans son petit appareil chromé, lisant le journal après le repas. Il ne dédaignait pas quelquefois une petite sieste.

Il lui arrivait de s'intéresser à moi. C'est lui qui m'a appris à attraper les mouches d'un revers de main ou en les coinçant le long d'une vitre de fenêtre. Ce n'est pas si facile. Il fallait ensuite mettre la mouche dans une petite boite sans qu'elle ne s'échappe. Pour moi, il inventa un modèle de cage à mouche en bouchon de liège. C'était quelque chose ! Avec son canif, il évidait au maximum un gros bouchon, ne laissant que 2 rondelles en parties supérieure et inférieure et un quart du corps, puis il reliait les 2 parties extrêmes du bouchon en plantant des épingles qui tenaient lieu de barreau de cage. Certes la mouche n'avait pas beaucoup de place, mais tel était son sort et moi, je pouvais la voir se débattre et surtout je pouvais emporter cette cage et son occupante dans ma poche.

Après chaque pluie, nous allions à la chasse aux escargots, les "ptits gris". Il y en avait pas mal dans le jardin au pied des vieux murs et dans les broussailles le long de la Bièvre. Mais les meilleures prises se faisaient derrière l'immeuble qu'avait fait construire mon grand-père en face au 51 de la rue. Il y avait beaucoup d'escargots le long de l'escalier en ciment qui grimpait au terrain derrière. On stockait les escargots sous les pots de fleur renversés en attendant d'en avoir assez pour les préparer et les cuisiner. Ca bavait abondamment et ce n'était pas trop ragoûtant, mais quel plaisir lorsque je dénichais un escargot que mon grand-père n'avait pas vu !! Quand même je n'ai jamais voulu en manger !

Ma grand-mère Clémence très active avait toujours à faire avec la maison, son travail et ses ouvrières. Elle ne s'occupait de moi que lorsque nécessaire, me bousculant quelque peu lorsque cela n'allait pas assez vite. J'étais, il faut bien le dire assez empoté, montant les marches prudemment à cloche pied et pas toujours assez rapidement pour elle.

Elle n'était pas du genre cajoleuse. Un jour, je ne sais comment, malgré la prudence qui me caractérisait, je me suis légèrement coupé en jouant dehors. Au bout d'un de mes doigts on voyait le sang ! Affolé, je rentrai vivement me faire soigner, considérant que j'étais entre la vie et la mort. Sans interrompre sa conversation avec ses ouvrières, ma grand-mère regarda négligemment le mal et me renvoya à mes jeux avec un méprisant : -"ce n'est rien". Je fut fort déçu du peu d'intérêt porté à ma blessure et de toute la journée je ne pus détacher mon regard de mon doigt blessé.

A Cachan, même pendant la guerre, il me semble que l'on mangeait assez bien. Ma grand-mère faisait une cuisine qui me plaisait, bien que je ne veuille pas goûter ce que je ne connaissais pas. Un jour elle avait cuisiné de la langue de boeuf. Je déclarai que je n'aimais pas ça. Elle me dit -"Mais non, ce n'est pas de la langue, c'est de la "menteuse" et c'est bon ! Acceptant que ce ne soit pas de la langue, j'en mangeais sans trop rechigner. Je ne compris que beaucoup plus tard que ce qu'elle appelait de la "menteuse" était bien ce dont je ne voulais pas. La soupe au "petit rond" ou potiron était très appréciée. J'aimais sa belle couleur et son onctuosité. Et bien longtemps j'ai cru que j'aimais vraiment cette soupe, mais à vrai dire aujourd'hui, une fois par an me suffit bien !

Toujours un peu difficile, je triais dans l'assiette ce dont je ne voulais pas mais ma grand-mère s'en apercevait et me forçait quelque peu en disant -"mange ça ne te bouchera pas le derrière..."Le meilleur de sa cuisine était certainement son "gâteau de pomme de terre", une bonne recette pour améliorer une purée et lui donner un aspect séduisant. Cela restera pour moi le summum des capacités de cuisinière de ma grand-mère.

Et puis à Cachan, il y avait le chien Kiki !

Kiki était un gentil cocker noir au poil bien brillant. Tout le monde s'accordait pour dire qu'il était très beau. Je dirai qu'il était aussi particulièrement intelligent. Kiki était mon compagnon de jeu, mon protecteur, mon confident, en un mot tout simplement mon grand frère ! Toujours ensemble, nous nous entendions très bien et avions des jeux de même niveau. Je pense que j'arrivais à son niveau d'intelligence mais il avait beaucoup plus d'expériences !

Mon grand-père aimait beaucoup les chiens. Il avait même élevé de beaux danois et en avait vendu quelques portées, mais je n'ai pas connu cette période. Il n'y avait plus à cette époque que ce gentil cocker noir.Kiki était un membre de la famille à part entière, il mangeait à table avec nous, il avait son assiette, une assiette bleue un peu ébréchée, sa chaise personnelle paillée et sa place habituelle à table. Dès que l'on mettait le couvert, il s'installait et attendait le service, la gueule appuyée sur son assiette qui basculait mais sans jamais tomber. Au moment de servir, on lui nouait une serviette derrière la tête et on lui attachait ses grandes oreilles avec une pince à linge. Il mangeait assez proprement ce qu'on voulait bien lui donner. Il avait sa part, qui certes, n'était pas la meilleure, mais était quand même de la même casserole que celle des maîtres. Assis à coté de moi, il se chargeait volontiers de faire disparaître discrètement certains morceaux que je ne voulais pas. Premier à table, il en sortait souvent le dernier lorgnant le dernier croûton de pain qui traînait jusqu'à ce qu'on le lui donne, sans jamais le voler, du moins tant que quelqu'un était dans la pièce !

Après le repas Kiki m'emmenait jouer, soit à courir dans le jardin qui servait par ailleurs de champ d'étendage pour le linge des clients qui séchait sur pré.Comme tous les chiens Kiki savait très bien rapporter les balles ou les pierres mais il était capable de jeux plus sophistiqués qu'il m'apprenait !Du pré, qui surplombait l'allée je pouvais voir la pente des toits des bâtiments de la blanchisserie. Kiki restait à courir dans l'allée en contrebas et du terrain, je lançais une pierre sur les toits, elle roulait et retombait dans l'allée, débouchant du toit en un endroit toujours différent. Dès qu'il apercevait la pierre tomber, Kiki courait la ramasser et quelquefois il était capable de l'attraper au vol. Il avait alors gagné et méritait bien quelques caresses.

Par beau temps on nous autorisait à partir tous les 2 se promener dans Cachan. Kiki connaissait toutes les ruelles et les petits passages qui sillonnaient les coteaux depuis l'aqueduc jusqu'à ce qu'on appelle " la Vanne". Notre jeu préféré consistait à débusquer un chat, à lui courir après et à le faire grimper à un poteau ou à une palissade. Les chats aussi, connaissaient bien l'endroit et les abris pour battre en retraite. C'était très difficile d'en coincer un, mais il nous est arrivé, Kiki et moi de rester de longs moments au bas d'un poteau ou d'un arbre à aboyer après un chat apeuré cramponné tout en haut, et ça s'est drôle !!

A mon âge le temps ne comptait pas et ne se mesurait pas. Je ne pourrai dire au bout de combien de temps Kiki finissait par se lasser et décidait d'abandonner son chat pour rentrer à la maison. C'est ainsi que je connais toutes les rues de Cachan du moins telles qu'elles étaient à l'époque et aussi les terrains vagues, les sentiers et ce qui restait encore de campagne. Nous allions même jusqu'à l'aqueduc dont l'entrée était fermée par une forte grille et ma prudence faisait que malgré les encouragements du chien, je ne me suis jamais aventuré à transgresser cette interdiction de passage. Pourtant de la haut, la vue sur Cachan devait être bien impressionnante !

Le jeu le plus célèbre et où Kiki excellait était un genre de cache tampon. Kiki attendait sagement assis pendant que je cachais sa vieille savate préférée quelque part dans la maison, derrière un meuble, dans la cuisine ou dans le cagibi sous l'escalier. Quand c'était prêt, il suffisait de lancer le chien par un "va chercher" et il partait en reniflant partout. Il ne mettait pas longtemps pour retrouver sa savate malgré mes ruses et mes astuces. Il était très fier de ses succès, remuait joyeusement son petit trognon de queue et ne se lassait jamais de recommencer - ni moi non plus.

Ma grand-mère nous envoyait chercher le pain. J'étais assez timide, mais la boulangère connaissait bien Kiki et savait ce qu'il voulait. Je pouvais même rester au dehors pour ne pas avoir à dire bonjour. Il était capable d'aller seul acheter le pain et de le rapporter à la maison sans le mordre et sans le briser au passage des portes - enfin cela, tant qu'un chat ne venait pas perturber le coursier. C'est peut être pour avoir vécu quelques jours d'enfance avec ce chien que je n'aime pas trop les chats !

Il y avait aussi les ouvrières, toutes bien gentilles avec moi, je me souviens encore par exemple de madame CHANEVAS et de madame BETHENCOURT. A longueur de journée elles repassaient du linge en bavardant sans cesse. Tout au long des murs il y avait des tables recouvertes de drap pour le repassage et au milieu de la pièce, un fourneau en fonte, chauffé au gaz dont les parois extérieures inclinées servaient de support aux fers en chauffe. Chaque ouvrières avait 2 fers, l'un en chauffe, l'autre en service. Elles utilisaient aussi toutes sortes de petits fers spéciaux pour les travaux délicats de repassage que je ne saurai décrire, mais que seules les ouvrières chevronnées étaient capables de faire. " Repasseuse" était un vrai métier. Il fallait du savoir-faire pour travailler les fines tulles aussi bien que les grosses chemises d'hommes. Les ouvrières mesuraient la température de leurs fers en les approchant de la joue, il ne fallait pas brûler le linge !

Dans la salle tout de suite à gauche de l'entrée, il y avait la "machine à repasser" : un gros cylindre chauffé au gaz tournant contre une contre partie en tissus. On engageait sous ce cylindre tout ce qui était simple à repasser : draps, serviettes et nappes. La longueur du cylindre permettait de repasser des draps dans la largeur . Debout sur une caisse, j'étais quelquefois autorisé du haut de mes 4 ans à repasser des mouchoirs sur cette machine impressionnante pour moi.

Les équipements de la blanchisserie ne se limitaient pas à la salle de repassage. Juste à coté il y avait le calorifère. Ce mot est impressionnant ! Des rails au plafond guidaient des chariots porteurs de fils d'étendage sur lesquels on plaçait le linge mouillé puis on roulait les chariots dans une pièce fermée d'une porte coulissante métallique qui tenait lieu de four de séchage. De gros tuyaux de vapeur chauffaient ce four. Cela dégageait une bonne chaleur et une odeur de linge propre caractéristique. Je n'étais guère autorisé à aller y traîner car j'aurai pu me brûler et de toute évidence je gênais les ouvrières. Mais on n'utilisait ce calorifère que lorsque le temps ne laissait pas espérer un séchage sur pré, évidemment plus économique. A l'arrivée du linge sale cette salle servait aussi au tri, le fragile, les "couleurs", le très sale etc… Mais le plus souvent cette salle était libre et était pour moi une grande pièce de jeu où je pouvais m'installer sous les tables avec le chien.

La porte d'entrée sur la rue donnait sur un couloir sous l'immeuble qui débouchait sur le jardin. A droite on entrait dans la salle de repassage et dans cette pièce, trois marches, que je craignais de descendre, donnaient accès à la maison d'habitation. Tout de suite à droite un escalier fermé d'une porte pour préserver du froid, puis le cagibi à chaussures et balais, la pièce à Kiki ( mais aussi ma pièce préférée ) ensuite à droite la cuisine et à gauche en face, la salle de séjour. Au fond du couloir un recoin avec un garde-manger grillagé et une glacière où l'on pouvait avec quelques pains de glace conserver des aliments.

Toute la surface du rez-de-chaussée était carrelée. La salle à manger était équipée de bons meubles en palissandre, d'une table ronde, un buffet et une desserte avec deux vitrines où l'on pouvait admirer divers bibelots dont 2 timbales en argent. Au fond de la pièce à gauche, encastré dans le mur un grand placard avec des gros livres qui imposaient le respect. Mon grand-père utilisait souvent pour ses mots croisés ses gros dictionnaires Larousse et me commentait quelquefois les images du "mécanicien moderne". Dans ce placard, il y avait aussi les gros registres noirs de la comptabilité de la blanchisserie.

La cuisine et la salle de séjour disposaient de fenêtres donnant directement sur le trottoir étroit à hauteur des yeux des passants qui ne manquaient pas un joyeux "bon appétit" où s'attardaient à de plus longues conversations. Il arrivait même qu'un cheval de livraison y passe la tête pour mendier un sucre. Les fenêtres étaient avant tout des passages vers la liberté pour le chien et pour l'enfant que j'étais. L'escalier, bien sombre lorsque la porte du bas se refermait, débouchait sur un petit palier avec à gauche la "grande" chambre des grands-parents et leur petit cabinet de toilette. A droite 2 petites chambres, dont celle où je dormais.

La chambre des grands-parents était éclairée par 2 fenêtres donnant directement sur le toit de la salle de repassage. J'y allais peu. Cependant un jour je me souviens avoir été entraîné par le bourdonnement d'une grosse mouche voletant contre les carreaux. C'était une proie à ne pas manquer pour garnir ma cage à mouche en bouchon. Toutes mes tentatives pour l'attraper échouèrent car j'étais bien trop petit pour atteindre la partie supérieure de la fenêtre où elle se réfugiait toujours. Les chaises étaient cannées et j'avais interdiction de monter dessus, mais en prenant des précautions, les pieds sur la menuiserie du bord de la chaise, je m'aventurai à monter sans faire de bruit. C'était encore insuffisant pour atteindre le haut du carreau...

Après beaucoup d'échecs et en réfléchissant bien, je décidai que la seule solution pour arriver à mes fins était de monter sur 2 chaises l'une sur l'autre. Evidemment ce n'était pas chose facile que de mettre 2 chaises cannées l'une sur l'autre et de monter sur l'ensemble pour attraper une mouche !! Ce qui devait arriver arriva, dès la première tentative, et avant même d'avoir grimpé, l'ensemble s'écroula dans un bruit qui alerta ma grand-mère. J'en fus quitte pour une interdiction de pénétrer dans sa chambre, mouche ou pas mouche.

La chambre où je dormais était petite et donnait sur la rue. Mes grands-parents allant très régulièrement au cinéma de Cachan, il est arrivé qu'ils me laissent seul un soir. Le film devait être à ne pas manquer ! Je n'étais pas spécialement peureux mais dans mon lit, je me souviens quand même avoir été gagné par l'inquiétude. Heureusement pour l'occasion Kiki avait été autorisé à monter dormir avec moi. Il me rassurait et me protégeait, j'avais pleinement confiance dans mon compagnon qui semblait très sûr de lui et très heureux d'avoir le droit d'être dans mon lit, sous les couvertures. Je ne m'endormais quand même que d'un œil en suivant au plafond les raies de lumière mouvante des phares de voitures au travers des lamelles de volets. Quoiqu'il en soit, le sommeil à dû me gagner, car je ne me souviens pas avoir entendu mes grands-parents rentrer.

Il y avait une autre petite chambre en enfilade avec la mienne. Elle était inutilisée et encombrée de toutes sortes d'objets merveilleux ; elle me servait de salle de jeu les jours de froid ou de pluie. Entre autres choses, je pouvais jouer avec un phono à manivelle et passer des piles de disques. Cette collection de disque est inoubliable ! J'y trouvai aussi des tas de livres et des vieilles revues.

Le jardin descendait jusqu'à la Bièvre dont on pouvait apercevoir les eaux déjà polluées à travers une clôture et une haie que ne me permettaient pas d'aller y patauger. Tous les blanchisseurs de Cachan étaient installés le long des rives de la Bièvre, et à cette époque, ils y rejetaient sans précaution leurs eaux savonneuses.

Sur toute la surface herbeuse du jardin on avait installé des poteaux reliés par des fils d'étendage. L'ensemble du terrain se couvrait de linge 2 fois par semaine après les grands jours de lessive. Les bâtiments de la blanchisserie proprement dite s'étendaient en prolongement de la maison jusqu'à la rivière le long d'une allée en contrebas du terrain. L'alignement des bâtiments était rompu par une cour où mon grand-père élevait quelques poules pour les œufs si précieux pendant la guerre. Ensuite le premier bâtiment était un atelier. On y trouvait un établi, quelques outils et beaucoup de bazar et de poussière. Au plafond d'anciennes transmissions à poulies de bois abritaient les araignées. Dans cet atelier, je bricolais déjà quelques jouets sommaires avec du fil de fer et quelques planches. Il y avait de quoi réaliser des chariots, des bateaux et toutes sortes de chose, fruit de mon imagination. Pour me faire plaisir, mon grand-père avait retrouvé et surtout réparé pour moi une petite maquette représentant un scieur de bois actionné au vent par une hélice et monté sur une petite planchette. Cet engin ne fonctionnait que difficilement par grand vent mais quelle magie que ces jouets artisanaux. On disait que cette relique avait été fabriquée par l'arrière grand-père LAZARDEUX Arthur !

En descendant toujours vers la Bièvre se trouvait la laverie. Lorsque l'on était dans l'un des jours de lessive tout ce local était envahi de buée chaude dégagée par le linge que l'on sortait de la "barbote" ou machine à laver, qui toute fumante dégorgeait une quantité de linge chaud, mouillé et à l'odeur de savon et d'eau de javel. L'odeur d'eau de javel était omniprésente chez les blanchisseurs de ce temps. A la "barbote", il fallait des hommes car c'était dur de sortir tout ce linge mouillé et de le placer dans l'essoreuse en laiton qui tournait à une vitesse impressionnante dans un ronronnement légèrement sifflant que couvrait les bruits des autres machines. Au milieu de la pièce 2 grands bacs en tôle que l'on appelait les " tonnes " où l'on pouvait brasser le linge à pleine eau pour le rincer. L'animation de ces lieux, embué tels des bains turcs, m'apeurait un peu et comme l'on n'avait que faire d'un gosse dans les jambes, je n'y séjournait pas pendant le travail. Les autres jours, je pouvais y venir jouer et faire tourner à la main, le plus vite possible, l'essoreuse. Les "tonnes" c'était idéal pour les petits bateaux ! Mon grand-père y faisait nager des souris attrapées vivantes aux pièges avant de les noyer ou de les tuer, ce que je n'ai jamais vu. Les "tonnes" servaient aussi pour laver le Kiki. On le trempait dans l'une des 2 pour le mouiller, puis mon grand-père le lavait au savon de Marseille et la mousse blanche couvrait son poil luisant noir. La deuxième tonne servait à le rincer. J'aurais bien aimé le mettre ensuite dans l'essoreuse mais il paraît que cela aurait pu lui faire du mal !

Le dernier bâtiment le long de la rivière n'était pas le moins intéressant ! Il y avait là une chaudière à charbon qu'il fallait allumer très tôt le matin pour disposer de toute l'eau chaude nécessaire à la laverie. Cette chaudière me paraissait énorme, sale et inquiétante. Le feu ronflait et dégageait de la fumée noire et une forte odeur de charbon. A coté était le tas de boulets de charbon, denrée rare pendant la guerre, mais l'activité de la blanchisserie ayant été plus importante auparavant, mon grand-père disposait d'un quota de charbon suffisant. A chaque visite de mes parents, mon père chargeait sur son vélo un lourd sac de boulets pour nous permettre un maigre chauffage rue Alice à Courbevoie.

Près de la maison un petit carré de jardin avait été soustrait à la fonction d'étendage et avait été travaillé en potager. Les légumes et salades aidaient à améliorer l'ordinaire assez maigre du fait des restrictions. Dans ce potager on trouvait l'entrée d'une cave voûtée sombre, creusée sous la maison où mon grand-père avait installé des cabanes à lapin. Je venais chaque jour porter à manger aux lapins et les regarder.

Une autre cave voûtée sous la maison servait de stockage. Un garde manger grillagé y était pendu au plafond par un fil de fer fin pour éviter que les souris ne viennent goûter les fromages et autres denrées. Contre les murs on distinguait dans la pénombre des alignements de bouteilles.

Voici donc quelques uns de mes souvenirs. J’aimerais bien rester à Cachan, cela me changeait de l’appartement de la rue Alice. Les désagréments de la guerre ne me troublaient pas le moins du monde. Je garde de cette période que de bons souvenirs d’enfance simple et heureux.

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